Le Matin: Sysème D contre le franc for

Ils fixent leur propre cours
Pour conserver leurs clients de la zone euro, certains commerçants ont choisi de proposer à perte un taux de change préférentiel. Reportage dans la région de Sierre (VS).

«On n’est pas la BNS mais… on fait ce qu’on peut.» Voilà ce que proclame une affiche placardée depuis mardi chez AZ Sport à Sierre (VS). Ce que Marcel Antille, patron du magasin depuis 37 ans, veut dire par là, c’est qu’ici jusqu’à mi-septembre, malgré la quasi-parité actuelle, un euro vaut 1fr.50!

«Ce taux historique est inscrit dans la tête des gens», commente le Valaisan de 57 ans. Pour lui, dont le chiffre d’affaires a fondu de 20% ces dernières semaines, c’est en théorie un sacré manque à gagner, mais en réalité un moyen de limiter les dégâts. «J’espère ainsi rester concurrentiel et j’ai investi 10 000 fr. en pub dans les médias locaux pour faire connaître ma démarche», explique-t-il.

Le commerçant y voit aussi un moyen de tirer la sonnette d’alarme. «Je suis inquiet pour l’avenir. On savait depuis le début de 2011 que l’euro pourrait beaucoup baisser. Les politiques ont mis trop de temps à réagir», dénonce-t-il.

Même démarche mais état d’esprit différent, 1000m plus haut, dans la station huppée de Crans-Montana. Arborant veste blanche et mocassins de la même couleur, ceinture Hermes à la taille et montre à 10 000 fr. au poignet, Patrick Saegesser nous accueille tout sourire dans sa bijouterie. Lorsqu’on lui achète une montre en euros, que ce soit en liquide ou par carte, le vendeur propose depuis début août et jusqu’à la fin du mois un taux de change de 1fr.35 pour 1 euro. C’est indiqué en lettres jaunes avec point d’exclamation à l’appui sur sa devanture. Et ce, que l’on soit suisse ou étranger.

Touriste incrédule
Les badauds mordent logiquement à l’appât. Le commerçant a déjà écoulé une quinzaine de montres en euros. La veille, il a vendu 1590 euros une Techno Marine à un Luxembourgeois incrédule. «Elle coûtait 2150 fr., alors avant de partir il m’a demandé s’il y avait une caméra planquée quelque part», raconte en riant l’horloger, dont 80% des clients sont étrangers. «Au moins je fais des affaires et je perdrai pas trop de fric.»

Grâce à ce coup marketing, son chiffre d’affaires n’a pas baissé. Peut-être même ne baissera-t-il pas. Car le tout jeune quadragénaire, qui travailla un temps comme agent de change chez UBS, a un plan: garder ses euros jusqu’au retour des vaches grasses et récupérer ses billes.

Sébastien Bonvin, patron du bar-resto Le Plaza, situé 100m plus loin, envisage de faire de même. «Même si je ne l’avais pas planifié au moment où j’ai décidé de proposer à mes clients un taux de change de 1fr.30», insiste le commerçant de 38 ans, qui, bien que président des cafetiers-restaurateurs locaux, agit à titre privé. Lui ne propose cette offre que sur le liquide. «L’accepter sur les cartes représenterait un trop gros manque à gagner», dit-il. Les marges de la restauration sont, il est vrai, très inférieures à celles de l’horlogerie.

Saison médiocre
Seuls 10% de ses clients profitent du rabais, mais ceux qui le remarquent sur leur ticket de caisse ou inscrit à la main en lettres blanches sur la vitrine de l’établissement apprécient. «C’est un peu l’idée de ce clin d’œil, se félicite Sébastien Bonvin. Chacun peut faire quelque chose à son échelle pour montrer à nos hôtes qu’on tient à les garder. D’un autre côté, c’est clair que ce n’est pas ça qui va sauver une saison plutôt médiocre jusque-là, également à cause de la météo.»

Aujourd’hui, le soleil brille. Au loin, les cimes neigeuses aussi. Les problèmes économiques semblent bien loin. Entre deux gorgées de blanc du cru, ils sont pourtant dans bien des conversations sur la terrasse du Plaza. Plusieurs regrettent que «cette Suisse qui fait tout bien paie pour les autres». Eux régleront évidemment leur verre en francs.

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